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Descente d’un canyon géant depuis le volcan de la Fournaise

Publié le 7 octobre 2016

Salut

Dans la série « gros canyons de la Réunion » et après Cap Blanc il y a dix jours (voir article précédent), on a descendu en début de semaine la Ravine Germeuil avec Pierre et Ju.

On avait en effet entendu parler de cette ravine une fois ou deux mais on n’a au final trouvé que peu d’info sur le parcours. En résumé, c’est très gros (43 rappels), exclusivement vertical, très engagé (aucun échappatoire), très peu fait (18 canyoneurs avant nous) et surtout, ça part du volcan. Ces quelques critères ont largement suffit à attirer notre attention… La Ravine Germeuil a été ouverte en 2004 par une équipe menée par Guillaume Chiron et le club local de la Fédération Française de Spéléologie, l’Echo des Ravines, l’a entièrement rééquipé en mai 2014. Un grand bravo à ces deux équipes au passage car ça représente de sacrées belles missions. Voyez plutôt.

Présentation du bébé: la ravine part du Pas des Sables à 2300 mètres d’altitude, sur la Plaine des Remparts, juste avant que la route du volcan ne descende sur la Plaine des Sables, vers la Fournaise. Mais au lieu de s’écouler vers l’est et le volcan, la ravine coule vers l’ouest. C’est logique puisque la Plaine des Remparts n’est autre que ce qui reste des pentes de la Fournaise d’avant l’effondrement qui a créé la première caldeira (celle de la Plaine des Sables donc), il y a 65 000 ans. La Ravine Germeuil se jette donc bien plus bas dans Bras Caron qui est lui-même un affluent de la Rivière des Remparts. Avant de rejoindre son collecteur, la ravine Germeuil dévale tout droit le mur vertical qui séparent la Plaine des Remparts du fond de vallée, qu’on appelle à cet endroit le Fond de Sonje, situé à 900m d’altitude.

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La ravine Germeuil fait à peine un kilomètre de développé, pour 1400 mètres de dénivelé. C’est beaucoup pour un canyon. On peut dire que c’est une configuration plutôt radicale, très homogène car exclusivement verticale et donc surement très technique. Le genre de canyon que je préfère. On va brasser de la corde, passer du temps suspendu dans nos baudriers et descendre une foultitude de beaux rappels bien hauts, en sachant qu’il y a très peu de gens qui sont passés par là.

Regardez un peu la topo, c’est quand même pas mal (merci a Titi de l’Echo des Ravines au passage)…

 

On a donc réservé une nuit au gîte du volcan et on s’est levé à 4h du mat pour rejoindre le départ du canyon. Partir du volcan, ou de la lune, on ne sait plus très bien là-haut tellement c’est minéral et aride, habillé en combinaison néoprène ce n’est déjà pas banal. Mais commencer un canyon avec l’aube qui se lève au loin sur le Piton des Neiges et le Grand Bénare, ben ça déchire carrément. Et le canyon est largement aussi beau que le cadre.  Il y a beaucoup de grandes longueurs et de rythme. La vue et l’ambiance dans les premiers obstacles sont magnifiques avec le levé du jour. Mais il ne fait quand même pas très chaud à 5h du mat à 2300m d’altitude…

Logiquement, les 15 premiers rappels sont secs, jusqu’au pied d’un Cassé de 195m (15, 35, 75, 70) d’où s’échappent plusieurs sources. La configuration géologique ressemble en effet ici à ce qu’on a vu la semaine précédente à Cap Blanc. Les plaines étroites qui surplombent la première caldeira de la Fournaise et les remparts des Rivières des Remparts et de Langevin sont extrêmement arrosées (Foc Foc détient plusieurs records mondiaux de pluviométrie). En conséquence, l’eau s’infiltre dans les sols volcaniques et ressort au milieu des falaises, en suivant l’orientation de la pente et de conduits souterrains impénétrables. Pour ceux qui connaissent, c’est ce qui se passe également dans le cirque de Salazie, réputé pour ces innombrables et incroyables cascades qui déboulent en plein milieu de ses remparts. L’eau vient de la forêt de Bélouve au dessus et ressort au milieu des falaises dans le cirque. L’île de la Réunion est un véritable gruyère gorgé d’eau…

Notre approche pour la Ravine Germeuil est légère, ou « alpine » pour reprendre un terme de haute montagne: l’idée est de partir très tôt (logique) avec une petite équipe bien calée et surtout peu chargée, pour être la plus efficace et la plus rapide possible. Vu la configuration du canyon, il est sensé se faire en deux jours, et il faudrait donc porter un bivouac. Mais tout ce matériel supplémentaire (nourriture, duvet, vêtements…) fait exploser le poids  et le volume des sacs et ralenti donc beaucoup la vitesse de progression de l’équipe dans le canyon. C’est un bien pour un mal. Ou le contraire, tout dépend de l’équipe et de la façon dont on aborde ce genre de très grosse course. En tout cas la Ravine Germeuil n’a jamais été tentée à la journée avant nous.

Personnellement, je préfère pratiquer léger avec une petite équipe bien rodée, faire une grosse journée (quitte à finir de nuit et serrer un peu les dents) et avancer avec du rythme plutôt que de porter péniblement un bivouac. La limite  de cette approche c’est bien sur le confort si jamais on doit passer la nuit dehors. Mais on transporte quand même le minimum pour « passer » la nuit au cas où, c’est dire quelques fringues et couvertures de survie et de la bouffe, dont un réchaud et des soupes. Un problème dans ce type de canyon peu très vite occasionner un décalage de l’horaire prévu de plusieurs heures. En plus de ce matériel collectif (pharma, fringues, trousse a spit, bouffe…), on transporte chacun une corde de 100m et une main courante.

Et puis le fait de prévoir ce genre de gros bébés à la journée veut dire grosse, voir très grosse journée, qui peut d’ailleurs éventuellement se prolonger de nuit. Mais nous sommes aussi spéléologues et ca ne nous pose pas vraiment de problème: une bonne lampe frontale, un morceau de fromage avec du pain et ça fait. On est habitué a faire des efforts de 10 ou 12 heures, ou même plus s’il le faut. Mais comme on voyage « légers », on peut progresser rapidement. En conclusion sur ce point, j’essaye désormais d’éviter au maximum de porter des gros sacs: c’est bon pour mon dos, ca rend la progression horizontale comme verticale moins fatigante et beaucoup plus confortable et agréable. Je ne suis donc pas un grand fan des bivouacs en canyon, je préfère faire léger et rapide.

Une fois les résurgences atteintes, le débit reste stable jusqu’en bas du canyon. Aucun mouvement d’eau nulle part. En tout cas en cette période d’étiage hivernal. Et en fait le débit pourrait être plus important sans que ça ne pose de problème. Deux fois plus d’eau serait parfait pour l’ambiance et prendre de bonnes douches dans les lignes équipées dans l’actif. Par contre, il faut savoir qu’on n’a pas pris le soleil de toute la journée. Le rempart reste tout le temps à l’ombre à cette période de l’année… Mais comme on s’est bien bougé on n’a pas eu froid, sauf au départ.

Pour la configuration c’est facile: suivez les amarrages et descendez. Les rappels sont logiquement assez ouverts et aériens sur le haut de la course puisqu’on descend le rempart. Les points de vue sont superbes. Mais il y a quelques jolis encaissements et resserrements, notamment sur la fin, qui apportent une ambiance plus confinée et végétale à la course. L’enchainement des longueurs fait rêver : 60, 65, 100, 70, 35, 50, 45. Ou encore : 35, 75, 70, 85, 50, 45, 120. Le dernier obstacle de 135m est splendide, avec un beau relais suspendu plein vide au dessus de la cascade pour une ligne pure et directe dans l’actif.

On mettra au final 7h pour descendre les 43 rappels de la Ravine Germeuil et rejoindre Bras Caron, qui se jette ensuite dans la Rivière des Remparts. Il nous faudra ensuite 3h pour rejoindre l’ilet de Roche Plate, dans le fond de la vallée. Et on s’est vraiment régalé: l’équipement est nickel et très sécurisant (goujons et plaquettes inox de 10 doublés et reliés), les lignes sont belles, aériennes et très souvent équipées dans l’actif. Il y a très peu de frottements à gérer (contrairement à Cap Blanc) et le rocher est bon. La vue est superbe du début à la fin et les rappels s’enchainent sans aucune pause: ça ne s’arrête jamais.

Franchement, ainsi rééquipé, ce canyon mérite de devenir une grosse classique de la Réunion, au même titre que Taka ou que le Trou de Fer par exemple. La course peut se prévoir sur une grosse journée, quitte à rejoindre le gîte de nuit une fois atteint le fond de vallée. Par rapport a Taka ou même au Trou de Fer, il faut quand même prévoir un cran de plus niveau difficulté selon moi, au vu du nombre de rappels et de l’engagement, qui est ici total: il est absolument impossible de sortir de la ravine en cas de problème, sur toute sa longueur. Il y a cependant quelques endroits où on peut bivouaquer.

La Ravine Germeuil est donc une course magnifique, très longue, engagée et technique. Il faut cependant être parfaitement calé sur les rappels de corde et l’équipement des fractionnements. Un canyon pour pratiquants expérimentés donc. Mais finalement quel plaisir, on s’est vraiment régalé. Avec un coucher de soleil sur le Piton des Neiges en prime quand on est allé rechercher la voiture au volcan après le canyon… En conclusion: une des plus belles courses que j’ai réalisée à la Réunion.

Plein de bonnes choses a vous.

A+

Yann